Résumé
Paul Méfano (1937-2020) a surpris, avec Micromégas, « action lyrique en sept tableaux », tous ses contemporains. Comment ce compositeur présenté comme l’un des représentants majeurs des tendances actuelles de la création musicale peut-il en effet s’être intéressé à un conte dont la structure, le discours et les intentions semblent quant à eux profondément ancrés dans le dix-huitième siècle ?
Notice
Une œuvre créée deux fois

La structure du livret suit de près celle du conte, avec sept scènes qui narrent tout d’abord, très fidèles à Voltaire, le voyage de l’habitant de Sirius (scène 1), sa conversation avec le saturnien (scène 2) puis les récriminations de l’épouse du saturnien et le voyage des deux géants jusqu’à la terre (scène 3). Intervient alors un interlude orchestral, « Voyager » – que Paul Méfano prononce à l’anglaise et qu’il assimile, dans plusieurs enregistrements, à un concerto pour piano et orchestre – avant les quatre dernières scènes où apparaissent les « animalcules » et dont les titres comme les numéros suivent très exactement les chapitres du conte de Voltaire : « Ce qui leur arrive sur le globe de la terre » (scène 4), « Expériences et raisonnements des deux voyageurs » (scène 5), « Ce qui leur arriva avec des hommes » (scène 6) et enfin « Conversation avec les hommes » (scène 7), cette dernière scène durant, à l’instar de la scène 2, près de vingt-cinq minutes.

La structure du livret suit de près celle du conte, avec sept scènes qui narrent tout d’abord, très fidèles à Voltaire, le voyage de l’habitant de Sirius (scène 1), sa conversation avec le saturnien (scène 2) puis les récriminations de l’épouse du saturnien et le voyage des deux géants jusqu’à la terre (scène 3). Intervient alors un interlude orchestral, « Voyager » – que Paul Méfano prononce à l’anglaise et qu’il assimile, dans plusieurs enregistrements, à un concerto pour piano et orchestre – avant les quatre dernières scènes où apparaissent les « animalcules » et dont les titres comme les numéros suivent très exactement les chapitres du conte de Voltaire : « Ce qui leur arrive sur le globe de la terre » (scène 4), « Expériences et raisonnements des deux voyageurs » (scène 5), « Ce qui leur arriva avec des hommes » (scène 6) et enfin « Conversation avec les hommes » (scène 7), cette dernière scène durant, à l’instar de la scène 2, près de vingt-cinq minutes.
Sur le plan musical, comment définir une œuvre multiforme, dont Paul Méfano reconnaît lui-même qu’elle est truffée de citations et emprunte à plusieurs techniques de composition ? Son action lyrique entretient par exemple un « lien amoureux » avec les « sonorités électriques » qui, rappelle-t-il, « font partie intégrante de notre histoire depuis Désertsd’Edgar Varèse et les acquis considérables découlant des instituts de recherche, incontournables aujourd’hui1. » Pour Pierre Roullier, qui a dirigé l’enregistrement de la partition, on peut difficilement « attribuer une étiquette » à Paul Méfano : est-il « sériel, spectral, super-sériel » voire « microtonal » ? En fait, « tout évolue chez lui d’une œuvre à l’autre, voire à l’intérieur des œuvres ». Par exemple, dans Micromégas, « on est d’abord très ancré dans la tonalité avec des citations claires, puis on trouve une série et différents types de langages qui se transforment en fonction des personnages, deviennent plus complexes selon l’évolution des scènes, avec l’apparition de quarts de tons, de rythmes irrationnels » de telle sorte que « la forme globale émerge ainsi en suivant l’évolution du matériau sonore2 ».
Micromégas, opéra ?
L’exécution de Micromégas nécessite dix-sept instruments dont deux flûtes et saxophones, un hautbois, un basson lesquels, « quand cela est souhaité », peuvent donner à l’ensemble « une couleur bande dessinée cocasse » et même « un peu cheap3… » Quant aux voix, « il a été décidé, de façon tranchée et sauvage, qu’il fallait répondre à la subtilité de la mise en scène imaginaire en faisant de Micromégas une voix de basse noble, mais aussi étendue que celle d’un baryton verdien » ; le Saturnien serait de son côté « un ténor dont la voix fuserait avec la spontanéité la plus juvénile », sa malheureuse compagne « une voix capiteuse de mezzo-soprano » et la narratrice voltairienne une soprano colorature chargée de donner « toute son envolée de petites notes sagaces à la femme qui sait, qui raconte4… » Les nuances obtenues, « ces abîmes proches du silence » peuvent être relayées par des micros, devenus des « amis » tout à fait inattendus de la partition : de fait, précise Paul Méfano, « l’amplification ici n’est pas un renflement brut, mais un subtil mensonge auditif, un grossissement pour mieux ressentir le grain sonore ainsi approché, restitué dans ses détails imperceptibles. » Elle se doit « de venir voir, comme une loupe discrète, l’intimité du sonore, sans se faire voir elle-même…5 » À plusieurs reprises, tant dans la présentation de la création de l’oratorio par l’ensemble 2e2m que lors d’une des conférences données à l’Institut et Musée Voltaire de Genève, en 2004, Paul Méfano use dès lors, pour définir son œuvre, d’une formulation violemment paradoxale : « Micromégas est un sujet impossible à musicaliser. Micromégas est un sujet parfaitement constitué pour être musicalisé !6 »
Mais ce « sujet » est-il pour autant un opéra ? La question se pose à deux niveaux – celui de son lien au répertoire traditionnel et celui de son adaptation à la scène. Or Paul Méfano le répète : « Micromégas n’est pas un anti-opéra, ce n’est pas non plus un opéra ». Et d’ajouter qu’il « se prête parfaitement à des représentations scéniques, même s’il ne correspond pas à un livret habituel d’opéra7 ». Jean Dautremay, qui a précisément réalisé la mise en scène de la création à Karlsruhe, y voit d’ailleurs plutôt un « récit musical » : chaque personnage est en effet d’abord, précise-t-il, « un personnage vocal » et les images produites sont, dans une synesthésie qu’il convient de traduire visuellement, « purement sonores8 ». Mais comment, dès lors, construire un spectacle ? Comment rendre compte de ce grain sonore et répondre aux impératifs de changements d’espace évidemment essentiels dans ce qui est aussi – ou d’abord – un voyage interplanétaire ? La solution de Jean Dautremay fut d’imaginer « un dispositif autonome, une sorte de Machine à Jouer, avec son univers propre, comme un lieu d’expérimentation, cabinet de curiosités, un lieu hors-temps, dans lequel tous les éléments du spectacle puissent devenir les traducteurs les plus attentifs de l’œuvre9 ». Il semble néanmoins que Paul Méfano préfère l’oratorio de 2004 à la version scénique de 1988 : la partition de l’oratorio est en effet « beaucoup plus complète et plus précise dans son écriture, même si, concède-t-il, il y a vingt ans, l’essentiel était jeté sur papier10 ».
Pourquoi Micromégas ?
Mais pourquoi Micromégas ? Pourquoi ce conte de Voltaire, probablement réfractaire à toute interprétation ou transposition musicales, du fait même de sa « texture » philosophique ? À quoi bon un tel défi ? « J’ai entrevu dans ce conte de Voltaire, répond Paul Méfano, des perspectives variées jusqu’au paradoxe : certains jours, j’y voyais une curiosité de saynètes, à la fois cruellement enfantines et bonhommes, mises bout à bout ; à d’autres moments, j’y entendais littéralement la résonance d’un conte philosophique durant lequel il ne fallait surtout pas faire l’école buissonnière11… »
Quatre éléments se dégagent dès lors – parmi d’autres – de son travail : la mise en relief de la perspective métaphysique suggérée par le conte de Voltaire (il affirme dans le programme de l’oratorio que le conte philosophique débute « comme une légère comédie » pour ensuite « s’orienter implacablement vers la métaphysique et des questions vertigineuses12 »), la leçon de tolérance qui nous est proposée (il convient de se méfier, répète-t-il, de tous les « fanatismes enturbannés ou non13 ») , la question du traitement de l’humour dont on se demande comment, sur le plan technique, il peut être transcrit musicalement, et enfin l’omniprésence de la notion de « passage » qui est sans doute le fil rouge d’une action lyrique qui se veut aussi – ou d’abord – interrogation philosophique.
Autant l’amateur de musique sérielle peut être étonné du choix d’un sujet – et d’un livret – ancrés dans le lointain dix-huitième siècle, autant le lecteur familier de Voltaire risque d’être surpris de l’accompagnement musical qui lui est proposé. Paul Méfano était, en 2004, tout à fait conscient de cette apparente distorsion : « Il est probable, écrivait-il, qu’un auditeur non averti sur ce que signifie mon travail, et venant écouter un conte de Voltaire qu’il aimerait particulièrement, aurait de fortes probabilités d’être […] décontenancé14. » Et d’espérer que certains « morceaux d’anthologie » emportent malgré tout son adhésion : ainsi l’air de l’oiseau, « dont les volutes progressivement changent radicalement de cadre stylistique » ou celui des ciseaux, avec ses « deux hymnes à la nature si identifiables » ou, mieux encore, « cette apparition, chez Voltaire, si tardive des animalcules, sortes d’hydres à multi-têtes pensantes…15»
Micromégas post mortem
La disparition du compositeur, le 15 septembre 2020, est rapidement suivie d’une mise en valeur des fonds patrimoniaux le concernant : la BNU de Strasbourg, en partenariat avec le département de musicologie de l’Université de Strasbourg, crée un fonds Méfano constitué de plusieurs partitions imprimées, certaines étant annotées, de documents sonores, d’une importante bibliothèque et surtout des archives professionnelles de Paul Méfano lesquelles, rappellent Anne-Lise Brun et Christophe Didier, « témoignent de ses premières activités d’étudiant […] puis de son activité en tant que directeur musical de l’ensemble 2e2m d’une part et directeur de conservatoires d’autre part (nombreuses brochures, programmes de concerts, affiches et dossiers de presse)16 ». Il faut encore ajouter les travaux de composition de plusieurs de « ses étudiants des classes de composition et d’orchestration, qui nous rappelle[nt] que Méfano, comme pédagogue, était résolument tourné vers la transmission aux jeunes générations. »
Les archives désormais disponibles à Strasbourg nous rappellent également l’importance de « Talou », c’est-à-dire Nathalie Méfano (1960-1989), la fille du compositeur, artiste peintre décédée à l’âge de 28 ans et qui avait précisément consacré plusieurs de ses toiles à Micromégas. Une première exposition intitulée « la lune Vertige » lui a été consacrée du 3 au 31 mai 2025 à la chapelle Saint-Marc, galerie de l’OTI de Brou. Un hommage a enfin été rendu à Paul Méfano, devenu l’un des hôtes de Voltaire dans la pièce de Luc Jorand, L’entrée des ombres, créée le 25 octobre 2023 à l’Orangerie du Château de Voltaire à Ferney et reprise aux Délices, à Genève, le 1er décembre de la même année.
Bibliographie
ALLAIN Aurélie, « Micromégas, ou le rire musicalisé », dans Étienne Kippelen (éd.), L’humour en musique, et autres légèretés sérieuses depuis 1960, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2017. En ligne depuis 2021.
CABIROL Adrien, GHABRIS Ziad et IOCHEM Florian, « Le dossier Micromégas du fonds Paul Méfano de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg : profusion de langages, notion de passage et symbolisme d’une action lyrique en sept actes », consulté le 4 février 2025 à l’adresse https://bnu.hypotheses.org/20409
DIDIER Christophe, « Un fonds Paul Méfano à la BNU », Lieu de recherche : le carnet de la BNU. Consulté le 4 février 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/m484
FRANÇOIS Renaud et MÉFANO Paul, Dialogues entre sons et paroles, Paris, Michel de Maule, 2017.
GEAY Gérard et MICHEL Pierre (éd.), Paul Méfano, les chemins d’un musicien-poète, collection GREAM, éditions Hermann, 2017.
JORAND Luc, L’Entrée des ombres, éd. la Ligne d’Ombre, 2022.
MARTIN Laurent (éd.), Paul Méfano. Témoignages et entretiens, Paris, Inactuelles, 2014.
MÉFANO Paul, « Micromégas, lecture. Texte de la conférence proposée par Paul Méfano à Genève le jeudi 27 mai 2004 », dans François JACOB (éd.), Voltaire à l’opéra, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 213-229.
MÉFANO Paul, Micromégas, Programme du dimanche 8 février 2004, 16 heures, 2e2m.
Discographie
MÉFANO Paul, Micromégas, action lyrique en 7 tableaux, Kaoli Isshiki, Rayanne Dupuis, Nicholas Isherwood, Eric Trémolières, ensemble 2e2m, direction : Pierre Roullier, Maguelone music MAG 111.170
Sitographie
GALPERINE Nicolas, Rencontre avec Paul Méfano, juin 2020, accessible à l’adresse https://www.youtube.com/watch?v=cq6Sz4Q3uG0 [consulté le 4 février 2025]
MÉFANO Paul, On Micromégas, BabelScores, 2020, accessible à l’adresse https://www.youtube.com/watch?v=nGNrnbx3GIE [consulté le 4 février 2025]
- Paul Méfano, « Micromégas : lecture », p. 216. ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11. ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- Pierre Roullier, «Poétique de Paul Méfano » dans Paul Méfano, Témoignages et entretiens, p. 11 ↩︎
- ↩︎
- Christophe DIDIER, « Un fonds Paul Méfano à la BNU », Lieu de recherche : le carnet de la BNU. Consulté le 4 février 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/m484 ↩︎